La conscience planétaire
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5000 ans d’histoire pour en arriver là…

Le nihilisme caché.

5 juillet 2008, par By JIM

« Certes on se méfierait de trop lyriques envolées sur les lendemains qui décroissent. On n’y est guère exposé lorsque ces besogneux, coiffés de leur bonnet de nuit, exposent avec un entrain d’animateur socioculturel leurs promesses de « joie de vivre » et de sérénité conviviale. Leurs pitoyables tentatives de mettre un peu de fantaisie dans leur austérité sont aussi inspirées que celles de Besset chantant les beautés du surréalisme à la manière d’un sous-préfet inaugurant une médiathèque René-Char à Lamotte-Beuvron. Le bonheur semble une idée si neuve pour ces gens, l’idée qu’ils s’en font paraît tellement conforme aux joies promises par un festin macrobiotique, qu’on ne peut que supposer qu’ils se font eux-mêmes mourir d’ennui ou que quelque casseur de pub leur en a fait la remarque. »

(René Riesel et Jaime Semprun. « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable »)


Jadis, la conscience excédait le « principe d’économie ». Elle n’était pas avare, à l’image de la forêt qui ne cesse jamais de produire de la biomasse et d’engendrer...
Jadis, la forêt était une conscience matérielle et la conscience, une forêt psychique... elles ignoraient la tempérance, la modération et l’austérité. La vie sur la terre d’alors était somptueuse et toujours prometteuse...
Jadis le monde des hommes lui-même était fou mais cette folie est dépassée. Partout la prolifération d’une conscience plate répand sa « volonté de décroître ».
Jadis l’homme n’avait pas peur de ses outrances. Il savait profiter de la conscience et de son extraordinaire pouvoir d’amplification pour accéder à la dimension lyrique du monde qui l’entourait. Il vénérait ce monde car le sens du sacré lui était naturel. Il ne s’était pas encore réfugier derrière les murailles de son économie et de sa technique. S’il enfantait des fictions, ce n’était pas pour épargner ses forces, pour les modérer et les compresser, pour les organiser et les restreindre, pour les économiser et les faire fructifier dans le vide. Ses dieux avaient élu domicile dans la nature et aucun d’entre-eux n’auraient songé à le vomir car il n’était pas encore tiède dans les hommages qu’il leur rendait...

Mais à présent l’homme a perdu sa démesure...
En lui tout prenait pourtant sens et ses efforts trouvaient leur consécration dans la joie. Il ne craignait pas de jouer et de mettre sa vie en jeu. Il ne redoutait pas la richesse mais éprouvait une méfiance instinctive pour les travaux visant à la produire. Il préférait créer que fabriquer, donner que commercer, se consumer de désir que consommer de petites envies, engendrer des œuvres qu’enfanter des objets... Mais voici que cet homme est mort. Celui qui lui succède est un miséreux : plus il est riche et plus il s’appauvrit. Une obsession de la gestion le gangrène. Il en est arrivé au point où il se soumet corps et âme à la pensée économique. Qu’il la haïssent ou qu’il l’adule, elle occupe toute sa vie et chacun de ses actes y font référence.
Lorsqu’il consent à la détester c’est pour mieux lui consacrer ses dernières pensées. Et puisque rien en lui ne veut plus ni croître ni embellir, sa volonté même veut décroître. Aujourd’hui la créature économique a eu raison de son créateur au point qu’il en a quelque peu perdu la raison : du fond de son exténuation, il considère que la pensée faible de la décroissance peut encore faire obstacle au triomphe de l’économie. Cette forme nouvelle de la volonté retournée contre soi nous propose magiquement « de prendre en charge le monde et l’humain jusque là soumis à l’empire des lois économiques et géostratégiques » [1]. Toutefois elle refuse d’en découdre avec la nécessité écologique, lui préférant la politique et son activité délibérative au cours de laquelle « les hommes décident librement de la courbure à donner au monde et à l’humain » [2].

Une autre pensée faible – celle-ci se réclamant du nihilisme - prétend nous éduquer à une vie sans intensités totales. A contrario des décroissants qui se servent des armes de la politique, elle revendique une attitude visant à substituer le poème à l’épée dans la conquête de dame nature. Ainsi l’homme « exploiterait moins violemment les forces de la nature » [3]. Ces deux solutions s’offrent évidement comme des alternatives pour une civilisation qui a dépassé les bornes dans sa violence carnassière à l’égard de la nature et des hommes. Mais dans ces deux perspectives, on ne manquera pas de remarquer un égal mépris pour le monde-nature. Chez les décroissants, le monde doit courber l’échine jusqu’à ce que la « courbure » soit à son goût. Pour l’ontologie faibliste, c’est toute une éducation de l’homme qui est à revoir pour que ce dernier soit à la hauteur des moyens techniques de domination de la nature. Les décroissants veulent bien décroitre mais ils conservent une attitude volontariste en matière de politique. Par contre les faiblistes nous suggèrent de réduire notre violence et même de réduire notre volonté de (sur)vivre. En somme, ils aspirent à une décroissance soutenable de nos appétences boulimiques dans le cadre d’un véritable régime-minceur…

En réalité cet « abaissement », qu’il s’entende comme une décroissance économique ou bien comme une réduction des intensités, est déjà relativement compatible avec les exigences de la bétaillère post-moderne : il ne s’agit déjà plus pour l’homme de « vivre plus », d’explorer les intensités du vivant mais de vivoter, c’est-à-dire d’accéder à une existence engraissée comme une oie dont la machine techno-publicitaire assure la modélisation et la promotion mondialisée. En conséquence de quoi l’homme trouve depuis déjà longtemps à se satisfaire de peu du moment que le prix en fixe la valeur : n’est-il pas déjà décroissant dans l’âme celui qui consent à l’étiolement des esclaves résignés au bonheur planifié par l’économie politique.

La décroissance comme le faiblisme pensent donc ménager la chèvre aux dents de loup et le chou de dimension planétaire. Ils imaginent dévotement que la force vitale individuelle ou collective, social ou économique peut réduire ses intensités, voire annihiler sa tension vers un but pour se pacifier. La décroissance, sans se l’avouer, rêve benoitement d’une vie monastique et de la sorte de tempérance qui caractérise l’homme qui plantait des arbres. Quant aux faiblistes, ils bandent tout de même dur pour cet homme à la volonté affaiblie par la volonté elle-même...

Il devient évident qu’une doctrine émerge sous nos yeux qui ne nous surprendra par lorsque se manifesteront les premiers signes de son dogmatisme. La croissance à partir de laquelle se forme son « tabou d’opposition », brandi comme une table de la loi, cristallise de nouveaux préjugés dans le champ sociopolitique. Ils sont déjà nombreux ceux pour qui il est de bon ton de « décroitre », au point que la désapprobation ne manquera pas de fuser sur le sceptique qui douterait du bien-fondé implicite de la notion. Leur attitude de petits curés, leur goût pour l’hygiène comportementale et la surveillance, sinon des pensées, du moins des propos tenus ne laisse aucun doute : ils prétendent traquer le mauvais mot jusque dans les bons mots et dresser un mini tribunal d’inquisition dès qu’une phrase froisse leur morale par son libertinage et sa liberté d’esprit. Autant le dire, ces chefaillons d’un CSA de la pensée alternative, imbibés de sainteté militante, seront les meilleurs serviteurs d’un éventuel totalitarisme écologique…
Il en est un qui par exemple pense déjà à briser « le dernier tabou universel » [4] en soupirant après la récession comme d’autres implorent la pluie : à ce degré zéro de la subversion, les poncifs sifflent comme des balles perdues… La Terre avait tellement besoin d’un phraseur courageux « afin d’empêcher le changement climatique de devenir incontrôlable. » [5] Incidemment, il élude l’autre prise de contrôle qui ne manquera pas de s’opérer en cas de récession : la prise de contrôle éminemment autoritaire du climat social qui risque bien, lui aussi, de connaître quelques dérèglements...

En définitive, les deux obédiences ne veulent qu’un chose : imposer aux forceps leur idée de l’homme et une certaine conception de l’éthique. Mais par quelle opération du Saint-Esprit adviendrait-il cet homme délibérant librement sur la courbure du monde ? Où est-il cet homme sans intensités, confinant à la platitude ? Est-ce l’homme qui a regardé dieu mourir avec les yeux d’un aveugle ? Celui qui s’est refusé à toutes les possibilités d’émancipation, à toutes les opportunités de dynamiter les autorités menaçantes comme rassurantes ; celui qui a conchié l’artiste, seul capable de mettre sa survie en jeu pour la seule beauté du monde ; celui qui préfère le contrat à la parole donnée, la délégation à l’autonomie ; celui qui s’agrippe au refoulement, à la socialisation dissolvante et la sécurité de sa bétaillère ? Est-ce lui ? Dans ce cas, le pari philosophique du faiblisme est tenu et la décroissance – son avatar politique – réalisée. Il faut pourtant considérer que ceux qui ne sont déjà plus des hommes vivent encore sur terre parce que les lois de la mécanique classique les y obligent. Ils demeurent ici-bas parce que la force des navettes reste insuffisante pour les propulser vers de nouveaux mondes à saccager... Et c’est bien pour cela que ces minables ravageurs que nous nous évertuons encore à appeler des hommes courent toujours.

L’homme que la décroissance et le faiblisme voudraient réformer de fond en comble occupe maintenant le devant de la scène, mais ils ne le voient pas car ils le regardent avec les yeux d’un aveugle. Seul demeure l’homme affadi, à la volonté exorcisée, qu’une nourriture abondante et divers rites sociaux et politiques ont rendu plus doux et plus démocrate. Cet homme, antérieur à leurs songes réformistes, est partout présent, mais il ne répond toujours pas à leurs attentes et n’a en rien résolu leur problème. Il fait toujours la part belle à la violence faite au monde. Et même si cette violence est en voie de sublimation chez une partie des semi-nantis les mieux éduqués, c’est toujours un visage grimaçant d’avidité qui se dresse au moindre scintillement de l’altérité. Qu’un signe de profusion convertible en service de la nature lui soit signalé et la goule économique se rue jusqu’à sa source, précédé des étendards mensongers du solidaire, de l’équitable ou du durable... Ils ne nous ferons donc pas croire que la terre qui le loge se trouverait mise à l’abri parce qu’un hypothétique modèle dernier cri, carburant à la seule simplicité volontaire, viendrait progressivement assurer le renouvellement du parc humain. La blague éculée de « l’homme nouveau » ne fait plus rire personne...

Les marchés s’ouvrent à tous vents en se globalisant. Mais ils consentent aussi à se laisser moraliser. C’est bien parce que la planète a été mise en coupe réglée que la goule économique s’invente de nouvelles règles pour s’abreuver « durablement » du sang de la terre sans tacher la moquette de sa conscience morale. Prenons le cas du touriste reconverti en consommateur responsable : il sait bien ce que le monde peut tout lui donner et il va donc tout lui prendre en veillant, c’est entendu, « au respect des valeurs sociales et culturelles des pays d’accueil ». Sensibilisé aux nouveaux standards écologiques, il s’appropriera jusqu’aux derniers ossements d’authenticité labélisés par son éthique cannibale. Là, il les rongera quelques temps afin de « contribuer durablement à leur développement ». Puis il rentrera à la niche chargé de souvenirs qu’il régurgitera jusqu’à ce que la faim du précieux ne la tenaille de nouveau, le poussant convulsivement vers de nouvelles destinations.
S’il reste chez lui et se contente de ce qu’il reste à prendre, préoccupé par la relocalisation de sa bonne conscience écologique tout en veillant à camoufler l’aporie d’une économie sociale et solidaire, c’est parce qu’il travaille à verdir son produit national brut. Depuis qu’il est omnibulé par le développement durable de son bac à sable national, il ne veut rien omettre des réalités oubliées par sa « monétarisation politique et démocratique d’objectifs de soutenabilité forte » [6]. On peut ainsi être certain que le tout nouvel « indicateur de bien-être économique durable » [7] inclura le monde-nature - cette « réalité hors marché » [8] - dans ses futures évaluations afin de mieux servir son confort économique et ses ternes loisirs. Du maraicher bio au consommateur de verdure, du rurbain au néorural, du décroissant à l’altermondialiste, c’est un certain style de vie qui s’impose et soumet notre existence à la logique des comptes...

Apparemment la décroissance et le faiblisme se sont prononcés pour le Salut de leur monde par la sobriété et la neurasthénie, en intégrant en amont de ses mornes plaines les quelques coûts socio-environnementaux à ne plus dépasser et en nous imposant une idée de l’homme dont la grandeur se mesure à l’aune d’un déchet compostable. Nous voulons les égaler dans leurs divagations tout en renversant leur vœu pieu : nous voulons la perte de leur monde et l’ivresse dionysiaque de cette tragédie... Soyez sûr que nous spéculerons intensément sur la croissance d’un tel désir...

Notes

[1] Michel Dias (Avril 2005). Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable..

[2] Ibid. Ce déni se déguise sous le refus décati de la nécessité : « Quoi qu’il en soit, s’il est maladroit de fonder la décroissance sur l’argument de la nécessité écologique, c’est justement parce que la décroissance doit s’entendre comme le refus de la nécessité, ouvrant par là la voie au retour du politique compris comme activité délibérative au cours de laquelle les hommes décident librement de la courbure à donner au monde et à l’humain. »

[3] Gianni Vattimo. Éloge de la pensée faible, entretiens. Le magazine littéraire, hors-série n° 10, octobre-novembre 2006.

[4] George Monbiot. Contre Info.info.

[5] Ibid.

[6] « Verdir » le PIB ? C’est délicat, mais... Alternatives économiques.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

2 Messages de forum

  • 5000 ans d’histoire pour en arriver là…

    21 février 2010 18:46, par JIM

    J’ai découvert dans « L’insurrection qui vient » - ce dernier cru de la critique au vitriol - une petite perle sur le sujet :

    “Nous nous y étions bien faits, pourtant, à l’économie. Depuis des générations que l’on nous disciplinait, que l’on nous pacifiait, que l’on avait fait de nous des sujets, naturellement productifs, contents de consommer. Et voilà que se révèle tout ce que nous nous étions efforcés d’oublier : que l’économie est une politique. Et que cette politique, aujourd’hui, est une politique de sélection au sein d’une humanité devenue, dans sa masse, superflue. De Colbert à De Gaulle en passant par Napoléon III, l’État a toujours conçu l’économie comme politique, non moins que la bourgeoisie, qui en tire profit, et les prolétaires, qui l’affrontent. Il n’y a guère que cette étrange strate intermédiaire de la population, ce curieux agrégat sans force de ceux qui ne prennent pas parti, la petite bourgeoisie, qui a toujours fait semblant de croire à l’économie comme à une réalité – parce que sa neutralité en était ainsi préservée. Petits commerçants, petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs, journalistes, intermédiaires de toutes sortes forment en France cette non-classe, cette gélatine sociale composée de la masse de ceux qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumultes. Ce marais est par prédisposition le champion de la fausse conscience, prêt à tout pour garder, dans son demi-sommeil, les yeux fermés sur la guerre qui fait rage alentour. Chaque éclaircissement du front est ainsi marqué en France par l’invention d’une nouvelle lubie. Durant les dix dernières années, ce fut ATTAC et son invraisemblable taxe Tobin – dont l’instauration aurait réclamé rien moins que la création d’un gouvernement mondial –, son apologie de l’« économie réelle » contre les marchés financiers et sa touchante nostalgie de l’État. La comédie dura ce qu’elle dura, et finit en plate mascarade. Une lubie remplaçant l’autre, voici la décroissance. Si ATTAC avec ses cours d’éducation populaire a essayé de sauver l’économie comme science, la décroissance prétend, elle, la sauver comme morale. Une seule alternative à l’apocalypse en marche, décroître. Consommer et produire moins. Devenir joyeusement frugaux. Manger bio, aller à bicyclette, arrêter de fumer et surveiller sévèrement les produits qu’on achète. Se contenter du strict nécessaire. Simplicité volontaire. « Redécouvrir la vraie richesse dans l’épanouissement de relations sociales conviviales dans un monde sain. » « Ne pas puiser dans notre capital naturel. » Aller vers une « économie saine ». « Éviter la régulation par le chaos. » « Ne pas générer de crise sociale remettant en cause la démocratie et l’humanisme. » Bref : devenir économe. Revenir à l’économie de Papa, à l’âge d’or de la petite bourgeoisie : les années 1950. « Lorsque l’individu devient un bon économe, sa propriété remplit alors parfaitement son office, qui est de lui permettre de jouir de sa vie propre à l’abri de l’existence publique ou dans l’enclos privé de sa vie. »”

    A cet endroit, la description est truculente :

    “Un graphiste en pull artisanal boit un cocktail de fruits, entre amis, à la terrasse d’un café ethnique. On est diserts, cordiaux, on plaisante modérément, on ne fait ni trop de bruit ni trop de silence, on se regarde en souriant, un peu béats : on est tellement civilisés. Plus tard, les uns iront biner la terre d’un jardin de quartier tandis que les autres partiront faire de la poterie, du zen ou un film d’animation. On communie dans le juste sentiment de former une nouvelle humanité, la plus sage, la plus raffinée, la dernière. Et on a raison. Apple et la décroissance s’entendent curieusement sur la civilisation du futur. L’idée de retour à l’économie d’antan des uns est le brouillard opportun derrière lequel s’avance l’idée de grand bond en avant technologique des autres. Car dans l’Histoire, les retours n’existent pas. L’exhortation à revenir au passé n’exprime jamais qu’une des formes de conscience de son temps, et rarement la moins moderne. La décroissance n’est pas par hasard la bannière des publicitaires dissidents du magazine Casseurs de pub. Les inventeurs de la croissance zéro – le club de Rome en 1972 – étaient eux-mêmes un groupe d’industriels et de fonctionnaires qui s’appuyaient sur un rapport des cybernéticiens du MIT.”

    Et voici montré en bouquet final la funeste collusion entre l’économie et la décroissance :

    “[…] À cette nouvelle humanité correspond une nouvelle économie, qui voudrait n’être plus une sphère séparée de l’existence mais son tissu, qui voudrait être la matière des rapports humains ; une nouvelle définition du travail comme travail sur soi, et du Capital comme capital humain ; une nouvelle idée de la production comme production de biens relationnels, et de la consommation comme consommation de situations ; et surtout une nouvelle idée de la valeur qui embrasserait toutes les qualités des êtres. Cette « bioéconomie » en gestation conçoit la planète comme un système fermé à gérer, et prétend poser les bases d’une science qui intégrerait tous les paramètres de la vie. Une le bon temps des indices trompeurs où l’on prétendait mesurer le bonheur du peuple à la croissance du PIB, mais où au moins personne n’y croyait. « Revaloriser les aspects non économiques de la vie » est un mot d’ordre de la décroissance en même temps que le programme de réforme du Capital. Éco-villages, caméras de vidéosurveillance, spiritualité, biotechnologies et convivialité appartiennent au même « paradigme civilisationnel » en formation, celui de l’économie totale engendrée depuis la base. Sa matrice intellectuelle n’est autre que la cybernétique, la science des systèmes, c’est-à-dire de leur contrôle. Pour imposer définitivement l’économie, son éthique du travail et de l’avarice, il avait fallu au cours du XVIIe siècle interner et éliminer toute la faune des oisifs, des mendiants, des sorcières, des fous, des jouisseurs et autres pauvres sans aveu, toute une humanité qui démentait par sa seule existence l’ordre de l’intérêt et de la continence. La nouvelle économie ne s’imposera pas sans une semblable sélection des sujets et des zones aptes à la mutation. Le chaos tant annoncé sera l’occasion de ce tri, ou notre victoire sur ce détestable projet.”

    Voir en ligne : Le texte intégral de l’insurrection qui vient

  • 5000 ans d’histoire pour en arriver là…

    21 février 2010 18:48, par JIM

    La plupart du temps, c’est en temps de guerre que le rationnement s’organise. Les populations le subissent en même temps que les autres violences inhérentes à tous conflits. C’est donc à l’évocation de la guerre (à moins que ce ne soit à son invocation) qu’Yves Cochet nous convie, tout en se faisant le chantre de la Décroissance. Dans le très court extrait qui suit, tous les ingrédients sont réunis pour une bonne guerre, y compris « la mobilisation générale » :

    « [...] Faute d’un tel plan d’urgence, je crains que notre continent européen traverse bientôt des épisodes troublés dont nous percevons déjà les prémices. Les différents »plans de relance« américain et européen, fondés sur un modèle productiviste moribond, ne feront hélas qu’accélérer l’effondrement. Le seul objectif aujourd’hui réaliste est un engagement immédiat dans la décroissance équitable. Je plaide pour la vérité, c’est-à-dire pour une posture churchillienne d’annonce de lendemains qui ne chanteront pas avant longtemps, pour un projet politique de réduction équitable des consommations de matière et d’énergie, pour une mobilisation générale de la population autour d’une sorte d’économie de rationnement organisé et démocratique. »
    (Antimanuel d’écologie. Yves Cochet)

    Tout cela ressemble assez bien à « la militarisation des comportements » que le monde de l’entreprise a su imposé dès les années 80 pour servir ses objectifs de croissance. Mais voici qu’il s’agirait maintenant de s’en servir pour faire tout le contraire. Étant donné la symétrie de ce retournement, on admettra sans peine avec M. Cochet qu’il nous faudra déchanter tout en décroissant. En effet, on n’a jamais vu un politicien en appeler à la guerre si ce n’est - en désespoir de cause - pour se lancer avec son groupe idéologique à l’assaut du pouvoir afin d’y instaurer sa dictature éclairée. Seule consolation improbable : les riches aussi devront se serrer la ceinture puisque le rationnement sera « équitable ». Improbable parce que dans la dictature de la décroissance qui résulterait de cette stratégie belliciste - comme naguère dans la dictature du prolétariat - les prolétaires-décroissants n’auront jamais le même train de vie que l’avant-garde éclairée de leur dictature. Corruption oblige... Et finalement tout s’en retournera dans le giron de la nature (humaine bien entendu)...


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