Les forêts antiques
Les forêts médiévales
La forêt : Un symbole tenace
La forêt : Théatre de l'Avanture

LES BONNES ET MAUVAISE FORETS : Quelques exemples de symbolique de la forêt en Occident au cours des Ages

Inspiré du livre de Robert Harrison
In Forêts, Essai sur l´imaginaire occidental
Collection Champs - Flammarion, 1992

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LES FORETS ANTIQUES

Il est intéressant de constater que l´Antiquité méditerranéenne a vue le jour au milieu de la forêt. La forêt avait traversé les millions d´années de l´histoire de la Terre et les Glaciations du Quaternaire n´avait été pour elle qu´un bref moment d´alternance.
Et puis vers 2000 avant J.C., les peuplades, qui jusque là demeuraient sur les rivages de la Baltique, commencèrent à coloniser l´Europe jusqu´à l´Inde et l´Iran. L´activité de chasseur-cueilleur, compatible avec un environnement forestier, battait depuis longtemps de l´aile et les sédentaires s´exhortaient à défricher cette forêt si avare de son sol.
C´est peut-être ici que commence la première dualité de l´imaginaire collectif entre bonne et mauvaise forêt. La bonne forêt, celle qui a nourri nos ancêtres, et surtout celle dans laquelle nous continuons à puiser des matériaux et notre subsistance. La mauvaise forêt, celle qui revient sans grier gare sur un champ fertile que l´on a négligé trop longtemps, surtout celle celle qui défie la suprématie de l´homme à travers son apparente éternalité. Celle enfin qui bloque l´horizon, qui perd, qui ralentit l´expansion de ces communautés devenues ambitieuses.

Alors les premiers empires apparurent. Les sumériens en Mésopotamie avec leur roi Gilgamesh, devenu légendaire après l´écriture de son épopée, déboisa la montagne des Cèdres. Acte symbolique d´un homme qui voulait lutter contre l´éphémère en détruisant l´éternel. Acte représentatif également des premiers défrichements que subirent les forêts d´Occident et du Moyen-Orient. C´est un mécanisme si simple qu´il en est désolant de le voir encore à l´oeuvre de nos jours :
La communauté s´agrandissant, les besoins en espace et en matériaux augmentent eux aussi, et bien évidemment aux dépends des forêts. Il est inutile de rappeller que la forêt tropicale se réduit à sa portion congrue dans encore de nombreux pays.
Itou pour les Grecs, Platon se souvenant déjà au IVème avec nostalgie d´un temps où la forêt couvrait la majeure partie de l´Attique. Ainsi écrit-il dans le Critias :

"Notre terre est demeurée, par rapport à celle d´alors, comme le squelette d´un corps décharné par la maladie. Les parties molles et grasses de la terre ont coulé tout autour, et il ne reste plus que la carcasse nue de la région. Mais en ce temps là encore intacte, elle avait pour montagnes de hautes ondulations de terre [...]; il y avait sur les montagnes de vastes forêts, dont il subsiste encore maintenant des traces visibles. Car, parmi ces montagnes qui ne peuvent plus nourrir que les abeilles, il y en a sur lesquelles on coupait encore, il n´y a pas très longtemps, de grands arbres, propres à monter de vastes constructions, dont les revêtements existent encore. Il y avait aussi beaucoup de hauts arbres cultivés, et la terre donnait aux troupeaux une pâture inépuisable."

Un amphithéatre reboisé ! Les Romains aussi considéraient la nature comme pouvant être pliée à leur volonté. Ils étendirent l´erreur écologique des hellènes aux autres terres méditérannéennes. La forêt jouait un rôle dans la régulation de la circulation de l´eau dans ces contrées aux saisons sèches importantes en limitant l´évaporation par le couvert forestier et en luttant contre la perte d´eau par ruissellement lors des orages estivaux.

David Attenborough soulève ce point dans "The First Eden : The Mediterranean World and Man" en citant l´exemple d´Ephèse en Asie Mineure qui en 4000 ans a vu son territoire forestier soumis à l´agriculture, puis à l´érosion, avec pour conséquence la désertification que l´on peut actuellement constater. C´est pratiquement le même scénario qui se reproduisit tout le long de l´Afrique du Nord. Des provinces entières étaient dédiées à l´approvisionnement du Latium en céréales, ruinant des écosystèmes peu flexibles qui ont laissé la place au désert, biotope pauvre et malheureusement actuellement définitif. Ironie du sort, ce sont des barbares, Hommes des Bois, qui précipitèrent la chute de l´Empire Romain d´Occident, déjà moribond à l´image d´un ogre qui aurait dévoré jusqu´à ses enfants.
Bien évidemment, la déforestation, bien qu´ayant eu des effets infiniment pervers sur l´environnement a tout de même permis l´établissement d´un Empire qui a changé la face du monde.

En terme économique et social, il est facile de comprendre que la déforestation permet de mettre en place l´agriculture, capable de nourrir plus de personnes. De plus la suppression des forêts permet d´accélérer la communication, réduit les lieux " fermés". Car, si la forêt est le berceau de l´homme, l´abritant des yeux extérieurs, l´Empire Romain, avec sa bureaucratie poussée à ses limites, cherche à voir loin, chose relativement difficile en forêt. Il faut également mentionner l´énorme besoin en bois qu´avait les armées tant helléniques que romaines.
L´aspect religieux est également très interessant puisque l´on peut observer un abandon progressif des divinités paganiques, d´abord de certaines, puis définitivement lors de l´avènement de Constantin en 312.

Dyonisos, le Pan latin, divinité des orgies Artémis et Dyonisos, divinités forestières helléniques subirent ainsi les premiers avatars de la déforestation, et leurs cultes devinrent bientôt mineurs. La rigueur de la chaste Artémis n´avait rien à envier aux libertin Dyonisos, mais sous leur dissemblance cache un aspect de la forêt que nous retrouvons même de nos jours.
Ainsi la transformation d´Actéon en cerf pour avoir aperçu Artémis nue en train de se baigner, de même que le meurtre de Penthée par sa mère recèlent cet aspect de perdition, propriété typiquement forestière.
Ainsi Artémis, adaptation grecque de la Mater, Déesse Mère, est à la fois protectrice et prédatrice des animaux et se pose comme celle capable de transcender la forme pour remodeler la matière. Alors que le paradoxe est le lieu commun des symboliques de la forêt, ici apparait cette propriété de la forêt de sembler éternelle et pourtant différente à chaque instant. A l´Antiquité, la forêt ne fait pas encore fondamentalement peur, mais constitue le lieu où la perception phénoménale de l´homme est brouillée par la brutale prise de conscience de n´avoir aucune influence sur ces phénomènes.
La folie qui étreint les femmes de Thèbes sous l´emprise de Dyonisos est du même ordre, constituées en bande, elles partent en forêt se livrer aux orgies dyonisiaques. La forêt constitue de nouveau le lieu où la folie prend le pas sur la raison de la Cité. Où les formes des lois sont abolies par la matrice de la vie, que l´Homme antique savait encore être la forêt.


LES FORETS MEDIEVALES

Alors que dans l´Antiquité romaine, la forêt non domestiquée était res nullius, c´est à dire n´appartenant à personne, on observe dès Charlemagne une appropriation des terres forestières par la caste dominante. C´est également à cette époque que le mot foresta apparaît à la place de nemus, dérivé de nemo signifiant personne qui était pourtant le terme usuel des documents romains et des premiers actes du Moyen-Age. Bien que l´origine de foresta soit incertaine, il est permis de penser qu´il dérive du latin foris qui signifie en dehors. C´est en tout cas ce foresta qui s´est décliné en forêt dans de nombreuses langues (forest, forst, ...).
Ce n´est peut-être pas un hasard de voir la terminologie évoluer parallèlement à la législation, surtout lorsque celle-ci se justifie par l´apparition du privilège de la chasse. Le noble médiéval, puis le roi et ses pairs avait seul privilège de chasser sur leurs terres, qu´il pouvait s´approprier ubicumque eam habere voluit, là où il lui plaît. Peut-être fruit du seul égoïsme ou encore tirée des leçons du passé, la justification en était la préservation de la vie animale (et non végétale !) destinée à la vénerie ou à la chasse pour le divertissement des rois et des princes.
Torrent des Pyrénées Alors que le pouvoir temporel commencait à supplanter la res nullius, l´Eglise Chrétienne, victorieuse Némesis du paganisme, s´ingéniait à lutter contre l´état de fait que la forêt laissait malgré tout dans l´imaginaire collectif. En ce sens et en s´associant aux répressions de la caste dirigeante, ce fut elle qui fit entrer la peur aux royaumes des arbres au fil des siècles. Si du temps de Charlemagne, le paganisme romain était déjà un souvenir, certaines tribus celtes et une majorité de tribus germaines restaient largement animistes. La progression vers le Nord de l´empereur s´accompagnait systématiquement de la destruction des arbres sacrés et des idoles de bois.
Après la conquête de l´Angleterre par Guillaume le conquérant au XIème siècle, la forêt se retrouva être le singulier asile des nobles dépossédés de leur terre, Robin des Bois n´en étant qu´une illustration imagée. La forêt retrouvait là sa fonction première de refuge et d´abri. D´autant plus que la loi normande était impitoyable en ce qui concerne la forêt et offrait alors une protection effective à celle-ci. La chasse était formellement interdite et les peines étaient la castration ou l´énucléation.
Mais la forêt gardait toute son ambivalence. A la fois représentative du mal et du divin. Ainsi Dante, dans la Divine Comédie, nous laisse voir au début de son oeuvre une forêt obscure où la voie droite est perdue. C´est dans cette sombre sylve que plus tard il reviendra, et épiphénomène de la perception humaine, la voilà devenue jardin de Dieu, prélude au Paradis. Car si la forêt n´a pas vraiment changé dans sa nature, c´est la perception du phénomène "forêt" qui est différente.

Et nous voici à la fin du XIIIème siècle, la crainte de la forêt instillée par l´Eglise se conjugue aux besoins de la population en terres cultivables pour faire de celle-ci une ennemie. Les besoins en bois de chauffage et bois d´oeuvre ne cesse d´augmenter et l´exploitation des forêts dépasse maintenant de loin leur production, le défrichement est irrémédiable. La pression démographique, bien que ralentie par la Guerre de Cent ans, allait sévir de plus belle et amener une nouvelle déforestation de l´Europe.

Le saltus avait vécu, l´ager prenait sa place.

 

LA FORET, UN SYMBOLE TENACE

Bien qu´ayant beaucoup régressé au cours de l´Antiquité, on peut supposer que la forêt n´était pas vraiment morte dans le coeur des hommes. Comme il est dit précedemment, l´homme antique n´avait pas peur de la forêt, se souvenant que la matrice originelle de l´homme était quelque part dans la forêt justement parce qu´il ne la dominait pas.
Beaucoup de temples hélléniques primitifs se situait près d´un bosquet sacré, pratique qui a perdurée plus longtemps chez les celtes et les germains. La présence de l´arbre fortifiait la présence du divin car il représente le pont entre le ciel et la terre (Notamment pour la foudre qui était un élément fort de la mythologie indo-européenne). Il est permis de penser que les colonnes des temples modernes sont une représentation symbolique de ces arbres et bosquets sacrés. Sir Authur Evans a ainsi reconstitué une cérémonie mycenienne visant à faire entrer l´âme d´un arbre dans un pilier (Mycenaean Tree and Pillar Cult, Journal of Hellenistic studies 21, 1901, 1-103).
C´est également cette correspondance que l´on retrouve dans l´élévation des cathédrales, la volonté d´établir un lien entre le lieu de résidence divin qui est toujours dans le ciel et la terre des hommes. La mégalomanie gothique, digne de Babel, était encore une expression de la vénération des arbres et de la forêt. Mais tout comme la forêt est maintenant crainte, ces cathédrales s´ornent de motifs de peur, remplies de gargouilles peuplant les plus hautes tours.


FORET, THEATRE DE L´AVANTURE

Forêt, théatre de l´avantureLa littérature médiévale nous renseigne aussi sur un aspect de la forêt relié à la conception sociale de celle-ci. La conception romaine de la forêt en tant que lieu de non-loi (res nullius) perdurait dans les récits du Haut Moyen-Age, essentiellement dans les quêtes d´aventure des chevaliers.
L´aventure est ce qui permettait au chevalier de s´améliorer, de juger de sa valeur et surtout de remplir la mission divine qui lui a été confiée lors de son adoubement. Or, il n´est pas une aventure qui ne trouve sa place par un passage en forêt. Trois personnages fondamentaux sont là pour aider le chevalier :
Le prud´homme, qui n´a que peu à voir avec la forêt, est le plus souvent le pourvoyeur des conseils pratiques sur les combats, les règles de courtoisie. Il est souvent un vieux chevalier qui a prouvé sa valeur.
L´ermite représente le conseil divin, celui qui permet au chevalier égaré (en forêt) de renouer contact avec Dieu.
L´homme sauvage, enfin, est celui qui vit au plus près de la Nature, il connaît son lieu de vie parfaitement et se pose souvent en questionneur vis à vis du chevalier. L´homme sauvage est à la fois une épreuve et une aide pour le chevalier.
Dans nombre d´aventures, le chevalier perd la foi, souvent la raison, c´est aussi souvent en forêt que le preux va retrouver ses qualités et ressortira plus fort de cette épreuve. L´homme sauvage et l´ermite jouent un rôle fondamental dans la réussite de cette guérison. Alors que l´ermite va prodiguer les soins et lui redonner la foi, il est rarement l´élément initiateur du traitement. L´homme sauvage de par sa logique simple, "naturelle", va permettre au chevalier de se poser les questions qui lui permettront de renouer avec la Nature. Le chevalier en sort renforcé, car il est maintenant en accord avec la Cité (le roi) et la Nature (l´homme sauvage).
La forêt apparaît de nouveau comme un lieu de transformation, qui n´agit pas sur la forme comme un roi qui adoube un chevalier, mais sur le fond en réaccordant la nature de l´homme avec la nature de la Terre. Bien que tout deux soient issus de la volonté divine dans la conception médiévale, ils forment un royaume séparé avec chacun leur propre système de pouvoir. Le chevalier sera la représentation victorieuse de l´harmonie possible entre l´homme et la forêt.
Tout comme chez Dante, la forêt transcende une catégorisation possible entre bien et mal. Elle abrite les deux à la fois, semblable en cela à l´esprit humain. Le chevalier victorieux de l´aventure symbolise ainsi la conciliation du bien et du mal dans l´homme, état préalable pour tout bienheureux (aimé de Dieu).